Mort de l'économiste Ronald Coase, «inventeur de la firme et père de l'économie des institutions ».

                             Par la Rédaction du Site

            L’économiste Ronald Coase, qui avait reçu le prix Nobel en 1991 en économie, est mort mardi à Chicago, à 102 ans. Fils de deux employés de Poste qui ont quitté l'école à l'âge de douze ans, né dans une banlieue déshéritée de Londres en 1910 et contraint par ses jambes de fer de fréquenter une école pour handicapés physique, rien ne prédestinait Ronald Coase à être gratifié du sésame en 1991: le prix Nobel d'économie. Son intelligence éclatante le propulse jeune homme jusqu'aux bancs de la London School of Economics, où celui-ci se fascine pour Adam Smith et la théorie de la «main invisible», enseignée par son premier mentor Arnold Plant. Coase développe alors une vision pragmatique de l'économie. Ses ouvrages, à la frontière du droit, fleurissent d'anecdotes qui les rendent accessibles à tous. Les équations, étrangères au profane, y sont rares. Dès le début de sa carrière, il est catégorique: «Les mathématiques ne sont pas à mon goût.». Régulièrement, il se lamentait que l'économie telle qu'elle est enseignée à notre époque est trop focalisée sur les mesures statistiques et pas assez sur les affaires, l'Entrepreneuriat. Des remarques qui auraient fait sourire les économistes férus de chiffres si elles n'avaient pas été formulées par le père de l'économie des institutions. L'économie des institutions, également dénommée Analyse Économique des Institutions (AEI), étudie les interactions entre le comportement des individus et les institutions qui font partie de leur environnement. Les institutions sont notamment censées diminuer lescoûts de transaction. Elle fait partie d'un ensemble plus vaste qu'est lathéorie des institutions, qui contient également une analyse sociologique. Elle est proche de l'institutionnalisme américain de Veblen, qui lui est antérieur. L'analyse économique des institutions a pris naissance au sein de l'Université de Chicago au début des années 60. La définition, alors élargie, amène à étudier lesinstitutions, les comportements des hommes, les marchés politiques... Cette vision générale est profitable à la science économique elle-même car elle permet de mieux comprendre ce qu'elle est. Cependant, se pose le problème des limites du champ de l'économie

 

 

 Les deux grandes contributions de Coase à l’économie sont les suivantes :

 

 

            * Dans son premier article « La nature de la firme », publié en 1937 (son premier article d'anthologie qu'il publie précoce à 26 ans), il pointait un des trous noirs de l’économie néoclassique: les coûts de transaction. Avant de parler de la théorie, il est nécessaire de faire un point sur ce que sont les coûts de transaction. L'article de Ronald Coase paru en 1937 est à l'origine de cette expression. Pour le dire simplement, un coût de transaction est un coût lié à une transaction économique réalisée sur un marché. Dans la théorie économique classique qui postule comme cadre analytique une concurrence pure et parfaire sur le marché, les coûts liés aux transactions faites sur ce marché ne sont pas pris en compte. Selon Carl J. Dahlman (« The problem of Externality », 1979), il est possible de dégager trois types de coût : les coûts liés à la recherche de l'information, notamment au temps passé à découvrir les bons prix, les coûts qui sont propres au contrat (coûts de négociation et de conclusion d'un contrat pour chaque transaction, de recherche de partenaires ou de modalités pour résoudre les conflits) et les coûts liés à l'incertitude, notamment dans le cas des transactions internationales ou des transactions difficiles à spécifier (R&D, conseil, etc.).

         Le principal intérêt de se focaliser sur les coûts de transaction comme le fait Coase est de montrer que le recours au marché n'est pas gratuit. Dans l'esprit de Coase, il s'agit de se demander pourquoi il existe quelque chose comme des firmes. Si comme le soutien l'analyse économique classique, le recours au marché est toujours ce qu'il y a de plus efficace, comment expliquer qu'il existe des firmes qui s'organisent en interne pour ne pas avoir à recourir au marché ? Sa réponse est qu'il existe un coût lié au marché et qu'il s'agit là d'un mode de coordination comme un autre. Par conséquent, pour limiter les coûts de transaction, les firmes ont intérêt à internaliser une partie de leur production. Coase exhume alors la notion de «coût de transaction», à savoir que négocier et passer un contrat est en soi coûteux - en énergie, en temps. Et rend difficile la stabilité nécessaire à la production. D’où l’importance de l’entreprise, des contrats de travail et de la stabilité qui en résulte, bien souvent plus efficace pour produire que le bazar du marché.

 

            Si l'on doit à Ronald Coase le concept de coût de transaction, c'est cependant Oliver Williamson qui est considéré comme le fondateur de la théorie des coûts de transaction. C'est en effet à ce dernier que l'on doit une modélisation des observations de Coase. Williamson encadre l'idée de coûts de transaction de deux considérations : l'une sur le comportement économique des agents, l'autre sur l'environnement de la transaction. Concernant tout d'abord le comportement économique des agents, il postule deux élément : d'une part, le fait que les agents ont une rationalité limitée (idée qu'il reprend à Herbert Simon), c'est-à-dire qu'ils n'optimisent pas comme le soutient la doctrine économique traditionnelle, mais qu'ils s'arrêtent une fois qu'une solution leur parait satisfaisante ; d'autre part, le fait que les agents adoptent des comportements opportunistes, c'est-à-dire qu'ils recherchent leur intérêt personnel avec une certaine ruse. Concernant ensuite l'environnement de la transaction, il postule également deux éléments : d'une part, le fait que l'environnement est une donnée complexe et incertaine, ce qui conduit les agents à se mouvoir dans un contexte où ils doivent prendre des risques et où ils ne peuvent pas tout savoir ; d'autre part, la prise en compte des caractéristiques de la transaction est importante, caractéristiques qui renvoient à la fréquence et à la spécificité des actifs de ces transactions. Comme les agents ont une rationalité limitée et des comportements opportunistes, il est impossible d'établir des contrats précis et complets. Toute transaction comporte donc un risque irréductible.

 

     A l'opposé du marché, Williamson distingue la « hiérarchie » qui correspond le plus souvent à l'entreprise, et à ce que Coase appelait la firme (cf. Markets and Hierarchy. Analysis and Antitrust Implications, 1975). La hiérarchie est un moyen d'économiser un marchandage sur les transactions coûteuses. Il place également des niveaux intermédiaires qui correspondent au contrat avec arbitrage (sous-traitance, franchise, joint venture, etc.). On peut recourir à ces contrats lorsque la transaction n'est pas suffisamment fréquente pour être internalisée. Certes, cette théorie permet d'expliquer les mouvements d'intégration verticale (internalisation) ou de désintégration verticale (outsourcing) en vue de minimiser les coûts de transaction

 

             Il reste cependant un point problématique : celui du calcul du coût de transaction ? Le prochain article, présentera les différentes théories relatives  au calcul du coût de transaction.

 

 

            * Son deuxième article de 1960 « Le problème du coût social » (article emblématique qui a porté Coase au Panthéon des économistes) définit la notion d’externalités de l’activité d’une entreprise, et donc son impact sur l’environnement ou les voisins. R. Coase développe la notion d'externalités négatives. Les fumées des cheminées d'usines, par exemple, qui polluent l'environnement à proximité et impactent des agents externes.

 

            Avec Coase, se pose la question de la définition et du coût des droits depropriété. Jusqu’alors, on appliquait aveuglément le principe pollueur-payeur dePigou. Le « coût social » d’une pollution étant supérieur au « coût privé » pour l’entreprise, il faut donc taxer (ou subventionner dans le cas inverse). L’intervention de l'État est donc toujours de mise. Or, l'Etat ne peut pas ne pas substituer ses propres préférences à celles des particuliers. Et bien sûr, parler des « préférences de l'État » ne veut rien dire (théorème d'Arrow). L'État, en lui-même, ne peut avoir de préférence. Les hommes qui composent cet État, eux seuls, peuvent en avoir. Ce que Coase montre, c’est que le principe établi par Pigou repose sur un modèle néo-classique où il n'existe pas de coût de transaction. Dans ce cas, et uniquement, dans ce cas, il est plus efficient de laisser pollué et pollueur négocier entre eux. Et peu importe quelle est la répartition initiale des droits de propriété, que la propriété soit celle d'une partie, le polluer, ou appartenant au pollué. Mais il faut pour cela que les coûts de transaction soient nuls. S’ils ne le sont pas, les négociations entre pollueur et pollués peuvent être longues et difficiles. C’est dans ce cas qu’une intervention extérieure est nécessaire. Les institutions existent non pas seulement pour réduire les coûts de transaction ; elles existent parce que les coûts de transaction ne sont pas nuls.

 

            Selon Coase, l'action du gouvernement n'est pas pertinente tant que les droits de propriété sont clairement définis et que les coûts de transaction sont peu élevés. Dans le cas de l'usine par exemple, le droit donne la possibilité à la victime de pollutions de se lancer dans une action en justice. Cependant, si l'entreprise juge le profit espéré plus important que le préjudice subit, elle entreprendra sans passer par la justice des négociations avec les riverains qui moyenneront compensation. Pour Coase, cette négociation décentralisée entre les deux partis conduira à un compromis plus efficace qu'une intervention Etatique. Par ailleurs l'attribution initiale des droits de propriété importe peu, et débouche toujours ex post sur une allocation optimale des ressources. L'émission de fumée serait la même si le propriétaire de l'usine avait eu à verser une réparation financière au voisinage ou si ce dernier avait payé l'usine pour qu'elle réduise sa production.

            Concrètement, ce sont les raisonnements de Coase qui sont à l'origine des marchés des droits à polluer, une solution du Protocole de Kyoto pour réduire l'émission de gaz à effet de serre. Les négociations à l'amiable entre deux partis sont possibles à un niveau local, mais les coûts de transaction sont beaucoup trop élevés quand il s'agit des émissions de carbone internationales, qui engendrent un réchauffement climatique affectant des milliards de personnes. Une intervention des Etats s'impose alors, et vient pallier l'inefficience de marché.

 

            De fait, Coase plaide notamment pour l’attribution fine de droits de propriété afin de prendre en compte les effets de bord de l'activité. Exemple : si un patron possède une usine au bord d'une rivière, il aura tendance à déverser sans broncher ses déchets dans l'eau. S'il est aussi propriétaire du cours d'eau, il hésitera avant de le saloper. C’est ce genre de logique qui a conduit à la mise en place des dizaines d’années plus tard de marchés de droit à polluer pour tenter de limiter l’impact de la pollution aux gaz à effets de serre. Le problème est d'arriver à chiffrer ces externalités négatives, ce qui peut difficilement se faire d'avance

           

             L’école austro-américaine s’accorde avec la tradition coasienne contre la tradition pigouvienne sur le fait que les effets externes relèvent d’une défaillance institutionnelle et non d’une défaillance du système des prix. Contrairement à la tradition coasienne le problème de la gestion des effets externes ne relève pas, néanmoins, d’une problématique du coût social, car il est impossible de le calculer (Littlechild 1978, Rizzo 1985, Facchini 2002). L’économie du droit de l’école de l’équilibre fait, en ce sens, la même erreur que le socialisme de marché. Elle croît que le juge ou l’Etat peut mimer le marché pour attribuer les droits aux agents qui les utiliseront de la manière la plus efficace (O’Driscoll 1980).

 

            Dans la tradition hayekienne d’économie du droit, le juge, en présence d’un effet externe ou d’un conflit d’usage entre un fermier et un propriétaire de chemin de fer, ne doit pas s’interroger sur la valeur sociale de l’extrant produit par les deux parties en litige, mais sur le titulaire du droit de propriété. Il doit se demander qui est titulaire de la terre qui se présente comme le réceptacle des étincelles qui s’échappent de la locomotive et qui provoque un incendie dans les champs de blé du fermier. L’analyse coasienne ignore totalement cette question (Cordato 1992, p.100). En présence de coûts de transactions nuls, elle ne fait aucune différence entre les propriétaires et les non propriétaires. Le juge ne se demande pas qui possède la propriété, mais qui devrait là posséder (Cordato 1992, p.100). Cette question modifie complètement la nature de l’enquête du juge. Il s’agit de s’interroger sur la nature des arrangements contractuels. Dans le cas présenté par Coase, si le fermier possède la terre, son droit doit être maintenu quelque soit les coûts et les bénéfices de l’action du propriétaire du chemin de fer. Le juge ne fait que faire respecter les droits de propriété existant. Le propriétaire du chemin de fer est, pour cette raison, responsable des dommages infligés au fermier. Il n’est pas utile, dans ces conditions, de mimer le marché pour savoir s’il faut donner un droit à polluer ou un droit à ne pas être pollué. Le propriétaire doit aussi prendre des mesures qui permettent de limiter les risques d’incendie des cultures du fermier. Il peut alors mettre en place un mur, une barrière, etc.. Le juge agit sous la règle de la propriété. Il ne transige pas sur ce point. Le respect de la propriété est un principe obligatoire que même un calcul coût – bénéfice défavorable au propriétaire ne peut modifier (Rizzo 1985, Rothbard 1982, Lewin 1982, Facchini 1997). L’effet externe n’est pas, pour cette raison, à l’origine d’une défaillance des institutions du marché et du droit de propriété en particulier. C’est au contraire le non respect des droits de propriété qui provoque une défaillance institutionnelle

 

            Actuellement, les applications de cette théories portent sur L'économie de l'environnement qui s'est développée sur la base d'un concept économique de référence, celui d'effet externe. C'est en termes d'externalité que s'interprète la nuisance engendrée par la pollution, ou plus généralement par la dégradation du capital naturel. La perte de bien-être qui en résulte est assimilée par la théorie économique à une perte d'utilité ou de satisfaction pour les agents économiques. Lorsque les mécanismes de régulation marchande n'intègrent pas une telle perte (situation de défaillance du marché), autrement dit, lorsque le jeu du marché ne permet pas sa compensation, alors se pose le « problème d'environnement » ou, plus généralement, le « problème de gestion du capital naturel ». L'effet est parfaitement symétrique et peut ainsi être positif ou négatif : on parle d'économie externe si l'effet est positif et de déséconomie externe si l'effet est négatif. En matière d'économie de l'environnement, ce sont les effets externes négatifs (déséconomies externes) qui permettent de représenter les phénomènes de nuisance et de pollution. L'absence de compensation par un paiement exprime le caractère non marchand de l'économie ou de la déséconomie. Externe signifie ici extérieur à l'échange marchand.