Lors de sa décision de politique monétaire en juin, son président, Ben Bernanke, indiquait que l'institution monétaire escomptait un taux de chômage de 7,2 à 7,3 % au quatrième trimestre 2013 et une inflation de l'ordre de 1,3 %. Il indiquait alors que si "les données futures corroboraient ce scénario, le comité considère actuellement qu'il serait approprié de modérer le montant des achats plus tard cette année". Par ailleurs, il précisait que la politique d'achat d'actifs "s'arrêterait lorsque le taux de chômage serait autour de 7 %".

Pour autant, avec un taux de chômage qui s'élève désormais à 7,3 % et des projections d'inflation inchangées, "les données corroborent le scénario" décrit en juin et justifient une inflexion de la politique monétaire. Alors, pour quelles raisons la Banque centrale se rétracte-t-elle ?

 

     Hier, la banque centrale américaine a laissé sa politique d'achat d'actifs inchangée, prétextant des incertitudes liées à un abaissement des projections de croissance, à des interrogations sur le marché du travail, au récent durcissement des conditions de financement et à la problématique récurrente de la consolidation des finances publiques américaines.

 

Pourquoi ce revirement de la FED :

 

Pour certains économistes, M. Bernanké  est en train de remettre en question la pertinence de sa stratégie de forward guidance ("guidage des anticipations"), qui consiste à donner des indications sur l'orientation à long terme de sa politique afin  d'influencer le comportement des investisseurs. Lors de sa conférence de presse, mercredi, il a implicitement reproché aux acteurs de la finance d'avoir autant misé sur un ralentissement du QE(ou "quantitative easing", QE) : "Nous ne pouvons pas laisser les attentes du marché dicter nos actions politiques", a-t-il dit

 

      Pour d’autres, le retournement de situation de M. Bernanké est  avant tout une tentative de corriger la perception erronée de l'orientation actuelle de la politique monétaire du marché, ou si c’est simplement une réponse à des données économiques décevantes". Pour leur part, ils estiment que le QE est "un outil efficace pour un bref moment", mais que s'il dure trop longtemps, cela "fausse les marchés, favorise l'inflation et crée les conditions dans lesquelles les bulles se dégagent". Et de rappeler que la politique de taux d'intérêts faibles que l'ancien président de la Fed Alan Greenspan a mis en œuvre en 2002 "ont contribué à gonfler la bulle immobilière qui a éclaté six ans plus tard". Trois secteurs sont proches de la bulle, voire déjà dedans : l'immobier, les actions et les bons du Trésor. Un jour où l’autre, la loi du marché fera le ménage….

 

        Ainsi, si les statistiques de l'emploi s'améliorent sensiblement en octobre, les investisseurs pourraient considérer que la banque centrale américaine est en retard dans son processus de normalisation monétaire. Les tensions sur les taux d'intérêt resurgiraient alors.

 

       Inversement, des statistiques décevantes pourraient nourier l'idée qu'elle s'inquiète réellement des perspectives de croissance de l'économie américaine et, in fine, générer des mouvements d'aversion au risque chez les agents économiques. A moyen terme,  lier cette politique non conventionnelle à des données potentiellement volatiles et imparfaites – après tout le taux de chômage est une variable retardée de l'état de l'économie et son niveau naturel est "inconnu" – fait peser le risque d'une erreur de politique monétaire.

 

 

Les conséquences sur les marchés

  • Grâce à la poursuite du quantitative easing (assouplissement monétaire), les marchés continueront à bénéficier d'une manne importante de liquidités. Liquidités qu'il faudra placer, ce qui promet l'euphorie sur les marchés d'actions. Mercredi soir, Wall Street clôturait sur un nouveau plus haut (15 676 points pour le Dow Jones). Jeudi matin, la majorité des Bourses asiatiques clôturaient en hausse (+1,8 % pour le Nikkei japonais, +3,43 pour le Sensex indien). Dans cette atmosphère très "bullish" (à la hausse), qui favorise les prises de risque, la décorrélation entre les marchés et les fondamentaux de l’économie menace et des bulles spéculatives peuvent se former.
  • Les taux obligataires vont s'orienter à la baisse, et favoriser une détente du marché du crédit, après plusieurs semaines de hausse qui avaient fait craindre un retournement sur le marché du crédit immobilier américain, secteur convalescent qui avait connu une belle amélioration. Les taux sur la dette souveraine dans les émergents et dans les pays du Sud de l'Europe sont les premiers à enregistrer la baisse, parfois de façon spectaculaire : les obligations grecques à 10 ans sont repassées sous la barre des 10 %.
  • Les investisseurs devraient retrouver un peu d'appétence pour le risque et remettre quelques unes de leurs billes dans les économies émergentes, qui avaient pâti, ces derniers mois, de craintes sur leur potentiel de croissance.
  • Les monnaies des pays émergents, malmenées ces derniers mois, se redressent : dès jeudi matin, les monnaies asiatiques (thaïlandaise, indonésienne, malaisienne...) avaient repris du poil de la bête. Effet inverse, mais attendu - voire voulu - sur le dollar : celui-ci a chuté dans la nuit (1 euro = 1,35 dollar), une aubaine pour les exportations et la facture énergétique américaines.

 

Une question subsidiaire mérite d'être posée : les marchés se sont-ils leurrés en anticipant un arrêt quantifié et planifié de la politique de la Fed, au point d'en convaincre tous les acteurs économiques autour d'eux (Ben Bernanke n'a en effet jamais laissé entendre que cette décision serait prise et annoncée à l'issue de cette réunion), ou la Fed a-t-elle un problème de communication auquel devra s'attaquer son prochain président ?